Cérémonie de dévoilement d'un artefact de langue française par le musée Prince-de-Galles (octobre 2000)
Mesdames, Messieurs,
Je
remercie au départ les personnes et sociétés responsables de
l'acquisition, pour le musée Prince-de-Galles, du document historique
que nous dévoilons aujourd'hui.
Comme vous le savez sans doute
la Fédération Franco-TéNOise représente les francophones des T.N.-O.
depuis 22 ans. Ces francophones sont regroupés principalement à Hay
River, Fort Smith, Inuvik, et bien sûr Yellowknife.
Leur
présence dans le Grand Nord n'est pas nouvelle. La Compagnie de la Baie
d'Hudson fut créée en 1670, à l'instigation de deux coureurs des bois
francophones, Radisson et Des Groseillers ; Fort Résolution fut fondée
en 1786 par Laurent Leroux, premier commerçant à parvenir dans
l'Arctique de l'Ouest ; ce sera lui qui fondera également le premier
Fort Providence en 1790, à 20 km de l'actuelle ville de Yellowknife.
Depuis, les francophones ont contribué au développement économique et
culturel des Territoires du Nord-Ouest, conjointement avec les peuples
autochtones, et avec les anglophones.
À l'époque de la traite
des fourrures, la langue du commerce était le français, la langue
d'instruction était le français, la religion se pratiquait en français.
Cet état de fait s'est reflété dans les lois à partir de 1877, alors
que le Parlement canadien adoptait un amendement à la Loi de 1875
portant sur l'administration des territoires non érigés en province.
L'amendement, proposé par le sénateur Girard du Manitoba, prévoyait que
toute personne peut utiliser le français ou l'anglais lors des débats
du Conseil des territoires et devant les tribunaux, et que les
ordonnances, journaux, et procès-verbaux du Conseil devaient être tenus
et publiés dans ces deux langues. Cette modification rendait justice à
la présence, aux Territoires du Nord-Ouest, d'une population à 50%
francophone. En 1891 l'article 110 de l'Acte des Territoires du
Nord-Ouest reprenait ces principes.
Ici, l'histoire se reflétait
dans le droit. Il ne fallut que quelques années cependant pour que la
majorité anglophone entreprenne, à la grandeur du Canada, de tenter de
faire disparaître la langue française :
1910 les autorités catholiques de l'Ontario décident de miser sur la
langue anglaise et mettent fin à l'enseignement en français dans leurs
écoles
en 1916 l'anglais devient la seule langue d'enseignement en Alberta.
Parlons
franc : il s'agit sans équivoque d'un génocide culturel, d'une
épuration ethnique presque aussi féroce que la déportation des
Acadiens, de l'élimination progressive de l'un des peuples fondateurs
du pays.
Aux Territoires du Nord-Ouest, ce sera en 1906 que le
Parlement canadien, dans le cadre de la refonte de l'Acte des
Territoires du Nord-Ouest, abolira l'article 110. Il faudra attendre
1984 pour que les Territoires redeviennent officiellement bilingues,
soit 15 ans après l'adoption de la Loi sur les langues officielles du
Canada, en 1969.
Et qu'arrive-t-il 16 ans après 1984, 16 ans
après l'adoption d'une Loi territoriale sur les langues officielles?
Rien. Pas de services en français, ou si peu. Pas de bilinguisme,
officieux ou officiel. Pas d'application intégrale de la loi
territoriale. Aucun respect de l'esprit de cette loi, et surtout aucun
respect des francophones eux-mêmes, devenus une minorité comme les
autres, un groupe de pression, un lobby plutôt agaçant. Comme si, aux
T.N.-O., la purge entreprise 115 ans plus tôt en Ontario se poursuivait.
On
me répondra que les actifs de cette minorité francophone constituent
une preuve de la bonne volonté du gouvernement territorial : deux
programmes d'éducation en français, une école homogène, une commission
scolaire, une maison d'affaires. Je prétends que ces miettes n'ont été
acquises, non pas grâce au gouvernement territorial, mais malgré lui.
Il a fallu des années d'organisation, de lutte, de lobbying, de menaces
de poursuite judiciaire, de jeux en coulisse, d'énergies, et d'argent,
pour enfin créer ces instruments de développement.
Entre-temps,
où sont donc passés les 30 millions que le gouvernement fédéral a
alloués depuis 16 ans à l'application d'une loi qui confère au français
un statut égal à l'anglais? Où sont les marques visibles de respect
pour ce statut d'égalité? Où y a-t-il du français dans ce musée? Alors
qu'un musée doit témoigner d'une réalité historique, quelle place le
musée Prince-de-Galles fait-il à la contribution des francophones au
développement du Grand Nord?
Bien sûr il y a ce document, écrit
sur une écorce de bouleau, que l'on dévoile aujourd'hui, que l'on
célèbre en grandes pompes, que l'on exposera au public. Comme s'il
était surprenant de découvrir soudain une preuve de l'existence du
français, ici, aux 18e et 19e siècles. Pourtant, les archives de la
Compagnie de la Baie d'Hudson et les archives de la Compagnie du
Nord-Ouest regorgent de documents personnels ou officiels écrits en
français.
Comment les Franco-Ténois percevront-ils l'exposition de ce document par le musée Prince-de-Galles de Yellowknife.
Tous les livres d'histoire en parlent, et nous en constituons une preuve vivante ;
un indice de leur vitalité culturelle, puisqu'au moins l'un d'entre eux
savait écrire, et exerçait un certain commerce? Nous en sommes
convaincus depuis toujours ;
longue série de témoignages que le musée entend mettre en relief, non
pas dans un esprit de "Parc jurassique" franco-ténois, mais dans une
perspective d'illustration de la contribution dynamique de bâtisseurs
canadiens-français, acteurs importants du développement culturel et
économique du Grand Nord? À titre de porte-parole de la communauté,
mais aussi au nom des fantômes canadiens-français qui peuplent les
Territoires du Nord-Ouest sans jamais être connus ou reconnus, j'espère
de tout cœur que cette dernière possibilité est la bonne, et que ce
musée accomplira désormais sa mission dans le respect de la réalité
historique des Territoires du Nord-Ouest.










